L’occupation grecque de l’Asie Mineure se solde par un échec. En août 1922 Mustapha Kémal lance ses troupes : « Soldats, en avant. Votre objectif est la Méditerranée. » Le 7 septembre, les restes de l’armée grecque et les autorités civiles s’embarquent à Smyrne. Il a suffi de trois semaines pour anéantir une armée de 160 000 hommes. Ce fut une épouvantable déroute, l’entrée des Turcs dans Smyrne est suivie de massacres, violences, le 12 septembre la ville est en flammes. Dans le même temps des centaines de milliers de réfugiés y sont arrivés ainsi que dans les autres ports de la côte, ou y arrivent encore, s’y entassent, aucun ordre n’étant donné par les Alliés, divisés, pour les évacuer, une fois la flotte grecque partie. Leur impuissance préfigure ce qui va se passer durant les négociations de Lausanne qui vont aboutir en 1923 à un traité de paix annulant le traité de Sèvres de 1920, et à la Convention d’échange obligatoire des populations grecque et turque.
Les pourparlers gréco-turcs s’engagent le 21 novembre. Dès septembre la SDN a chargé le Dr Nanssen du problème des réfugiés grecs. Mais quelle est alors la situation de l’hellénisme en Turquie ?
On peut estimer à 1,7 million le nombre de Grecs vivant en Turquie avant la « Catastrophe », auxquels se rajoutent 350 000 environ, vivant à Constantinople. Fin septembre, 750 000 réfugiés sont arrivés dans les ports grecs. Quand les négociations commencent à Lausanne, il reste en Asie Mineure 400 000 Grecs, 300 000 à Constantinople, plus les Grecs du Pont. Le total des réfugiés est estimé à 1,5 million soit 25% de la population du royaume hellénique à cette date.
De leur côté les Turcs de Grèce sont estimés à 512 000 (406 000 seront déclarés « échangeables »).
Dès octobre, le mémorandum Nanssen à la SDN accepte le principe de l’échange et l’Assemblée turque a pris la décision de ne plus accepter de Grecs en Turquie. De Londres, Vénizélos, en exil depuis 1920, et qui va représenter le nouveau gouvernement grec issu de la révolution de septembre de Plastiras et Condylis, est d’emblée acquis au principe, ainsi qu’à l’abandon de la Thrace orientale. Tournant majeur dans l’histoire grecque, puisque c’est la fin de la Grande Idée qui avait orienté la politique extérieure du royaume surtout depuis les années 1910 et la politique de Vénizélos. Des préoccupations intérieures, l’avenir du pays, ruiné par 10 années de guerres, sa consolidation, l’énorme tâche de l’installation et de l’intégration économique et sociale des réfugiés semblent donc être désormais ses priorités. Et pour cela la Grèce doit renoncer à la diaspora et au rayonnement de l’Hellénisme et se concentrer à l’intérieur de frontières stabilisées, infrangibles.
Rapidement, dès le 22 octobre, un nouveau problème surgit dans les tractations : celui de la population grecque de Constantinople qu’Ankara veut inclure dans l’échange, ce à quoi Vénizélos s’oppose catégoriquement, en raison du nombre, de l’importance économique qu’ils représentent, aussi du symbole pour l’Hellénisme que constitue la Ville où se trouve le siège du Patriarcat orthodoxe. Les débats sont houleux à Lausanne, chacun rejetant alors la "paternité" de l'obligation de l'échange et Ismet Pacha -Ismet Inonu-, le représentant turc demandant même que les Turcs de Thrace occidentale soient « non-échangeables » mais pas les Grecs de Constantinople. Or le temps presse, le nombre des réfugiés affluant en Grèce ne cessant d'augmenter, dans des conditions déplorables. L’impasse semble totale, mais, les délégués américains et britanniques à la Conférence soutiennent les positions grecques et le blocage amène la négociation devant la Commission Terroriale en janvier 1923. On se met d’accord sur un protocole :
• maintien du Patriarcat (comme instance religieuse)
• accord
- sur les internés civils détenus par la Turquie
- sur l’échange des prisonniers de guerre
- sur l’échange obligatoire des populations
- sur la libération des hommes valides retenus en Turquie et dont les familles ont déjà quitté le territoire turc
- sur l’Amnistie
La Convention d’échange, le Protocole de libération et l’Amnistie sont finalement signés le 30 janvier. Ils sont applicables à partir de la signature du traité de paix mais l’échange aura lieu bien avant. Le principe de l’obligation est établi (art.1), les Grecs de Constantinople et les musulmans de Thrace occidentale en sont exemptés (art.11,12). Malgré la Convention d’Amnistie, par un Protocole annexe signé le 24 juillet, la Turquie se réserve le droit d’interdire de séjour un certain nombre de personnes. La définition même de « non échangeable » suscita des marchandages, fut établie sur la base de la religion, accessoirement de la langue mais posa de nombreux problèmes (Crétois musulmans hellénophones, orthodoxes d’Anatolie, partiellement ou totalement turcophones…). La Commission Mixte d’Echange fut constituée fin 1923 et à cette date la quasi totalité des « échangeables » étaient partis, de gré ou de force. Humainement et juridiquement les questions furent mal traités (question des espaces considérés, statistiques, estimations…)
La Convention du 30 janvier 1923, seule expérience d’échange obligatoire réalisé dans les Relations Internationales de l’après-guerre, n’est pas un véritable accord d’échange réciproque. Elle entérine un fait accompli, sans qu’on se soit préoccupé des causes, des méthodes et des conséquences. L’échange fit, avant, pendant et après les négociations des dizaines de milliers de morts. On peut se demander si une autre solution était envisageable. Cela est difficile à dire, il faut tenir compte du contexte gréco-turc imposé par la guerre qui dura 3 ans en Asie Mineure et par la victoire turque ; des problèmes aigus de la politique intérieure en Grèce et du climat de quasi guerre civile qui y règne depuis 6 ans. Faire face aux problème de l’arrivée de plus d’un million de réfugiés en quelques semaines est devenu la priorité pour le gouvernement d’Athènes. Quant à la Turquie, en train de se constituer en Etat-Nation et en position de force face à la Grèce et même aux Alliés, elle ne peut concevoir d’autre issue. Les Grandes Puissances, elles, n’en ont pas cherché.
L’échange a débouché sur quelques résultats positifs : il n’y a plus de gros problème de minorité entre les deux pays, ou du moins sont-ils géographiquement localisés. Cela a permis de meilleures relations gréco turques et une série d’accords complétant l’accord de 1923 ont été signés de 1926 à 1936 sur les biens des réfugiés et la protection des Grecs de Constantinople, mais ceux-ci ne sont malgré tout pas traités à égal avec les citoyens turcs (ce qu’ils deviennent pour la plupart cependant) et les problèmes des droits civiques et politiques, celui de la langue, de l’enseignement, subsistent, entre autres. Les bonnes relations vont cependant culminer avec le voyage de Venizélos en Turquie en 1930 et l’Entente balkanique des années 30. L’arrivée des réfugiés a aussi permis à la Grèce d’accélérer son développement économique, urbain, d’augmenter considérablement sa population et d’enrichir ses pratiques culturelles.
Mais que dire des résultats négatifs ? Des problèmes humains d’abord, et du non-respect des droits fondamentaux les plus élémentaires et au nom desquels les Grands voulaient assurer la « sécurité collective ». D’autre part, l’échange constitue un tournant majeur pour l’Hellénisme qui va devoir désormais se « rétrécir », pour la première fois de son histoire millénaire, à l’intérieur d’un Etat d’un seul tenant et de « frontières », notions inconnues de lui jusqu’alors. Tournant, rupture, traumatisme plus radicaux encore qu’en 1453. Désormais, comme l’écrit quelques années plus tard Georges Séféris, né à Smyrne et pour qui « l’engloutissement » de l’Hellénisme est une blessure et une catastrophe définitives.
"Où que me porte mon voyage, la Grèce me fait mal "
Alain Juny